Colloque international Chevalerie et religiosité (XIIe-XIIIe s.), Poitiers, 5-6 novembre 2010

Pour la plupart des médiévistes, la chevalerie présente deux acceptions, l’une sociale et l’autre idéologique. En effet, cette notion recoupe, d’une part, le groupe aristocratique des combattants à cheval et, d’autre part, les valeurs qui lui imposent des comportements spécifiques. Devons-nous la mêler inextricablement à la religion ? Les penseurs des XIIe et XIIIe siècles justifient la prépondérance sociale des chevaliers par le péché d’Adam et la rupture de l’harmonie originelle qu’il entraîne. Aussi bien le Lancelot (1215-1225) par la bouche de la fée Viviane que le Livre de l’ordre de chevalerie (1275-1276) de Raimond Lulle reprennent ce schéma augustinien. Ils considèrent que les miles — « élu parmi mille », selon l’étymologie d’Isidore de Séville — a pour vocation divine de défendre le faible et de faire régner la justice, instaurant par les armes la paix originelle. Cette théologie politique marque l’évolution de l’adoubement, qui emprunte alors à l’onction royale et aux sacrements chrétiens bien des éléments de son rituel. En recevant l’épée, dûment bénie, et la colée, le nouveau chevalier intègre un ordre, tout comme le clerc est ordonné. La prédication lui rappelle les devoirs spécifiques de l’état qu’il vient d’adopter, en particulier de mitiger sa violence et d’exercer sa puissance avec droiture et modération. Vers 1175, le Livre des manières d’Étienne de Fougères, évêque de Rennes, rabroue les chevaliers parce qu’ils abusent à tort et à travers de leur pouvoir pour maltraiter et exploiter leurs sujets. Des critiques similaires contre leur orgueil et leurs exactions reviennent souvent dans les sermons ad status, les exempla concomitants, l’hagiographie, les miroirs aux princes ou les traités politiques. Ces textes témoignent de la volonté ecclésiastique de réformer leurs mœurs.

Jusqu’aux années 1990, dans leurs analyses sur la chevalerie, les historiens ont repris la trame du discours normatif des clercs, que nous venons brièvement de présenter. Ils ont tenu pour vraisemblable l’influence extérieure de l’Église dans la mitigation de la violence nobiliaire, grâce à l’influence sur le code chevaleresque de la Paix de Dieu et plus largement du message évangélique. Au cours des vingt dernières années, d’autres spécialistes remettent en cause ce modèle. Postmodernes, ils remarquent la nature idéale des discours des clercs médiévaux sur la chevalerie, qu’il conviendrait de déconstruire. Ils adoptent l’anthropologie culturelle pour méthode afin de conclure que, tout au long du Moyen Âge et de façon endogène, la société guerrière produit ses propres codes de conduite pour épargner les vies de ses membres dans les combats, pour augmenter son honneur et pour affirmer sa domination sur la paysannerie. Toute superficielle, la religiosité des chevaliers ne serait donc pour rien dans l’autocontrôle de leur violence. Elle les pousserait même à en dépasser toutes les bornes dans le cadre de la croisade menée au nom de la foi. Toujours d’après ce courant historiographique, la civilisation des mœurs de la classe seigneuriale, si elle a existé, n’est guère redevable d’une quelconque assimilation du christianisme.

Le débat, présenté ici de façon trop schématique par la force des choses, mérite d’être repris. D’autres voies devront être explorées au cours de notre colloque. Elles rencontreront certainement la problématique de la légitimité de la violence de la chevalerie chrétienne. Mais elles ne sauraient s’y cantonner. Aux XIIe et XIIIe siècles, la vulgarisation du savoir religieux par la prédication, par la catéchèse et par la traduction en langue vernaculaire touche-t-elle le groupe aristocratique ? Qu’en est-il de l’évangélisme, si prégnant à l’époque ? Le médiéviste peut-il appréhender la réception du message ecclésiastique par la littérature de fiction, qu’elle soit épique ou arthurienne, mais qui véhicule souvent l’idée de conversion à l’adresse de la chevalerie, que plusieurs romanciers souhaiteraient « célestielle » ? Quelles pratiques dévotionnelles sont-elles courantes parmi les guerriers ? La piété est-elle si présente dans leur existence qu’on pourrait le percevoir au seul prisme des traités, des romans ou de l’iconographie ? Est-il possible de l’aborder sous l’angle du vécu intérieur, ou plus modestement le médiéviste doit-il se contenter d’en décrire les traits les plus voyants ? L’essor cistercien transforme-t-il la nature de la conversion monastique ? Quelle est la place des ordres militaires dans la religiosité chevaleresque ? L’humilité mendiante impose-t-elle de nouveaux comportements parmi les seigneurs ? Ces quelques questions ne font qu’esquisser une réflexion que notre rencontre permettra d’approfondir.

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